IMMENSE CORTEGE

 

A l’écoute d’un texte, chacun d’entre-nous réagit avec sa sensibilité sa culture, ses images venues de l’inconscient, un peu comme font les rêves.

A l’adolescence, les jeunes souvent se prêtent à ce jeu, qui est de comparer leur monde intérieur.

Dans la liturgie, certains textes nous touchent parfois, ou nous passent au-dessus de la tête. D’autres nous paraissent bien gris, ou incompréhensibles. Il arrive aussi que certains nous heurtent, car ils vont à l’encontre de ce que nous croyons sur la vie ou le monde, ou encore ce sur quoi nous avons construit notre foi et nos engagements.

C’est à l’aune des trois années liturgiques ABC, que nous pouvons engranger tous ces ressentis, et toute cette nourriture. Et il est vrai que nous retrouvons avec plaisir tel ou tel psaume que nous aimons particulièrement et qui se met à nous parler à chaque fois avec la même force.

 

Je me souviens, enfant dans mon petit village de Touraine, nous chantions pour la Toussaint:

« Dieu nous te louons, Seigneur nous t’acclamons,

 dans l’immense cortège de tous les saints »

de Jean Fallaix et Robert Marthouret.

Lorsque je repensais à "l’immense cortège" -qu’on chantait avec trois « m »-  il m’évoquait une sorte de défilé dans la rue principale, comme au Comice Agricole, mais avec tout le monde habillé de blanc.

Et curieusement dans ce cortège passaient tous les visages connus :

mademoiselle Guillon, qu’on n’aimait pas beaucoup nous les enfants car elle avait un peu de barbe et voulait toujours nous embrasser : elle piquait !

Il y avait aussi madame Gauthier l’épicière peu appréciée de ma grand mère car soupçonnée de gonfler les prix.

Passait aussi Monsieur Létienne le mercier qui jouait l’harmonium des hommes pour le chant grégorien derrière le grand aigle doré; j’adorais l’entendre chanter le Kyrie de la "Messe des Anges" ; sa voix se mêlait admirablement au son de l’instrument.

L’immense cortège blanc continuait son pèlerinage avec madame Testut qui avait en permanence un léger tremblement de la tête, ce qui nous faisait rire nous les  enfants de chœur, petits hommes en blanc, au moment de tenir le plateau de communion ; derrière venait son mari, antique monsieur, qui semblait sorti d'un dessin de Bellus ou Dubout, toujours digne et discret.

Alors c’était au tour de la bouchère, peu aimable et toujours plâtrée d’une épaisse couche de fond de teint, suivie de mademoiselle Barbe, la sacristine alsacienne, qui ne rigolait pas avec la bonne tenue des aubes ; et gare à celui qui avait fait couler de la bougie!

Il y a aussi Madame Guitton, qui nous appelait la famille « Joujou », et qui, invitée à prendre l’apéritif avait recraché la liqueur d’estragon amoureusement concoctée par ma mère avec un « saloperie que c’est pas bon ! », déclenchant un fou rire inextinguible de mon frère et moi, nous avions 5 et 6 ans.

Voici le notaire autoritaire et sa femme, la boulangère, les instituteurs de l’école libre et les religieuses de l’école des filles, et Anne-Marie.

Ah Anne-Marie! la fille du menuisier!

Nos parents étaient dans divers groupes associatifs ; une photo nous montre à 4 ans sur le bac vers l’Ile d’Oléron, pour le voyage annuel de la musique...

 

Arrive derrière, le pâtissier, puis toute la famille des quincailliers, puis Madame Leprince qui, avec autorité tient la droguerie, -Madame Leprince dont on rira lorsque sortira la chanson du sirop Typhon où son nom est cité-.

Il faut s’arrêter, car le cortège est maintenant trop immense, sans compter qu’au même moment sans doute, dans d’autres villages, -même ceux qu’on ne connaît pas-, s’ébranlent d’autres immenses cortèges, et ainsi sur toute la terre se forme un immense-immense cortège qui monte vers le ciel (on ne sait pas vraiment par quel moyen), un peu comme sur les images des livres de messe de l’époque.

Parmi ceux-là marchent "les martyrs emplis de force dont la foi n’a pas chancelé" (je dois dire que ceux-là méritent mon respect et mon admiration!).

Donc, la voilà cette "foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, races, peuples et langue qui se tient debout devant le Trône et devant l'Agneau, en vêtements blancs, avec des palmes à la main".

Et voilà que dans l’esprit de l’enfant commence une sorte de messe, au ciel en présence même de Dieu qui proclame que sont heureux,

Ce qui va se faire car autour se trouvent tous les autres immenses cortèges de tous ceux qui étaient arrivés avant nous, où doivent être d’ailleurs des membres de nos familles qu’on ne connaît même pas, ceux qui sont nés il y a des siècles et qui nous attendaient.

Il y a là,

Alors peut commencer dans cette atmosphère d’innombrables hommes en blanc, un chant de louange, un chant de joie, un chant d’amour qui ne connaît pas de fausse note ou de faute de rythme : toutes les voix ensemble n’en forment plus qu’une seule, la plus belle qui aura jamais existé, et qui va encore et encore devenir plus belle, enrichie de tous les autres immenses cortèges de tous les saints à venir.

Pas besoin de partition, car le texte et la musique en sont connus :

«Dieu nous te louons, Seigneur nous t’acclamons,

 dans l’immense cortège de tous les saints ».

 

C'est la Toussaint!

Par Dominique Joubert 01.11.10