IL Y A DIX ANS : TIBHIRINE…

 

 

 

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines cisterciens été enlevés à TIBHIRINE, en Algérie, détenus pendant 56 jours et finalement mis à mort le 21 mai.

Sept moines, une communauté toute entière. Deux frères leur survivront, oubliés par les ravisseurs venus prendre sept moines.

Chacun se souviendra de ce Lundi de Pentecôte 1996, où, dans toutes les cathédrales de France à 18 heures, on a sonné le glas et célébré l’eucharistie. Dans les jours qui suivirent de nombreuses initiatives furent prises afin de montrer aux terroristes que leur cause était vaine. En effet, l’horreur de cet attentat a depuis, stimulé le dialogue Chrétiens-Islam qui avance pas à pas.

 

Voici à cette occasion, deux textes.

L’un est le testament spirituel de Christian de Chergé prieur du monastère, (1993), l’autre est un poême écrit à l’occasion de cet anniversaire par un musulman : Mounir Ben Taleb, professeur de français au lycée Montplaisir de Valence. Il reste encore à  mesurer les enseignements de cette Pâque . Des groupes sont au travail dans les diocèses , pour faire avancer le dialogue inter-religieux (à ne pas confondre avec l’œcuménisme).  Progressivement les mentalités changent. Mais il reste du travail à faire pour que la Pâque des 7 moines de Notre Dame de l’Atlas, porte ses fruits à maturité (lien ci dessous).

Les bras du Christ, sur la croix du prieuré de TIBHIRINE, sont largement ouverts. Les paumes des mains sont tournées vers le ciel, comme une invitation à nous rassembler, en accueillant la différence,  et nous tourner vers  l’Unique.

http://valence.cef.fr/Presentation-des-moines.html

Dominique Joubert

Diacre permanent

 

"Quand un À-Dieu s’envisage..."

 

S’il m’arrivait un jour - et cela pourrait être aujourd’hui -

D’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant

Tous les étrangers vivant en Algérie,

J’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille,

Se souviennent que ma vie était donnée à tous et à ce pays.

Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie

Ne saurait être étranger à ce départ brutal.

Qu’ils prient pour moi :

Comment saurais-je trouver digne d’une telle offrande ?

Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes

Laissées dans l’indifférence de l’anonymat.

Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre,

Elle n’en a pas moins non plus.

En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance.

J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal

Qui semble, hélas, prévaloir dans le monde

Et même celui-là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité

Qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu

Et celui de mes frères en humanité,

En même temps que de pardonner de tout coeur à qui m’aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort,

Il me parait important de le professer.

Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir

Que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.

C’est trop cher payé ce que l’on appellera, peut-être, "la grâce du martyre" que de le de voir à un algérien quel qu’il soit,

Surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam.

Je sais le mépris dont on a pu entourer les algériens pris globalement.

Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme.

Il est trop facile de se donner bonne conscience

En identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme.

Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu,

Y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Evangile

Appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise,

Précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf ou d’idéaliste :

"Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense !"

Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.

Voilà que je pourrai, s’il plait à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père,

Pour contempler avec Lui, les enfants de l’Islam

Tels qu’il les voit, tout illuminé de la Gloire du Christ,

Fruits de la Passion, investis par le don de l’Esprit,

Dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion

Et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur,

Je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière

Pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.

Dans ce MERCI, où tout est dit, désormais de ma vie

Je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui,

Et vous amis d’ici,

Aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs,

Centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais.

Oui pour toi aussi, je le veux ce MERCI, et cet " à-Dieu" en-visagé de toi.

Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux,

En Paradis, s’il plait à Dieu, notre Père à tous deux.

Amen

 

Christian de Chergé

Tibhirine, décembre 1993


 

 

A mes frères de Tibhirine

Hymne à la Fraternité

 

Mes frères de Tibhirine

Je pense à vous

A vous et à tous ceux

Qui ne verront plus le printemps

Ni les champs de coquelicots

Ni les champs de lavande

Qui sont tombés sur le front

Serrant contre leur poitrine

Les gerbes de l’alliance après la moisson

 

Mes frères de Tibhirine

Je pense à vous

Vous qui n’avez jamais déserté le lieu

Car votre Passion se confond avec le lieu

Car quel que soit le lieu

" Dieu est plus proche de l’homme

Que sa veine jugulaire " (1)

Qui mieux que vous le savait ?

 

Mes frères de Tibhirine

Je pense à vous

Dix ans après le massacre

Quel pardon pouvons-nous vous demander

Vous qui avez pardonné par avance ?

Quels regards pouvons-nous échanger avec vos familles ?

Alors que nos visages sont caressés par votre bonté

Alors que nos cœurs sont apaisés par vos prières

Alors que nos pieds sont lavés par vos mains

Vous étiez les frères des gueux

Sous le regard rivé des barbouzes

 

Mes frères de Tibhirine

Je pense à vous

Mais comment penser aux fils de Caïn

Qui vous ont raptés

Dans la tranquillité de votre sommeil

Qui ont rapté le don de Dieu !

Ces fils de Caïn peuvent-ils se réclamer de nous ?

Peuvent-ils se réclamer des 114 sourates du Coran

Scandant l’amour

Scandant la clémence

Scandant la miséricorde de Dieu

La sacralité de la vie

La condamnation absolue du meurtre ?

 

Mes frères de Tibhirine

Au-delà de la terre algérienne

Où vos corps reposent

Au-delà de la Méditerranée

Berceau de l’humanité

Sur la petite colline d’Aiguebelle

D’autres musulmans semblables à ceux

Que vous avez aimés jusqu’à votre dernier souffle

D’autres musulmans semblables à ceux

Qui vous ont aimés jusqu’au bout du scandale

D’autres musulmans à la croisée des chemins

Se sont levés pour répondre à votre appel

Dans une communion fraternelle

Et dans la paix du soir endormi

Vous êtes debout face à l’autel au milieu de nous

Eclairant de vos sourires

Tout le choeur de l’Abbaye

Notre Dame.

 

Le 22 Mars 2006

Mounir Ben Taleb

1) Le Coran - Sourate L - verset 16